Nord-Sud (Abidjan)
Assoumane Bamba
15 Octobre 2008
Ce n'est pas la guerre de Cent ans, mais ça y ressemble fort. Le Front populaire ivoirien a décidé de mener la bataille contre le processus d'identification. Retour sur un champ de passion.
L'affaire se dégonfle comme un ballon de baudruche. Le processus d'identification et d'enrôlement des électeurs s'est légèrement enrhumé, suite à des problèmes politiques et techniques. Grèves des agents, lenteur des opérations, manque de maîtrise des valises pour identifier le maximum de personnes Les problèmes techniques mis en avant recouvrent également une sourde querelle politicienne engagée par le Front populaire ivoirien (Fpi).
Une querelle soutenue depuis six ans contre l'identification et qui pousse à craindre que les passions ne conduisent à un blocage. Lundi dernier, le Premier ministre est monté aux barricades, sur via "La Première" pour rassurer l'opinion sur la détermination de son gouvernement à mener à terme ce programme. Il a engagé sa parole: les opérations d'identification et d'enrôlement se feront en toute transparence, sans tricherie aucune.
Enjeux et passion
En effet, depuis quelques jours, certaines strates du Fpi sont à pied d'oeuvre pour saborder l'opération. Ce parti accuse la Cei, Sagem et l'opposition d'organiser une fraude massive autour de ces opérations. «Le démarrage du processus d'enrôlement présente un certain nombre de faiblesses que certains acteurs essaient d'exploiter pour faire enrôler des personnes qui n'ont pas le droit d'être sur les listes électorales», a soutenu le 9 octobre, Affi N'Guessan, à la suite d'une rencontre, avec le représentant spécial du secrétaire général de l'Onu, en Côte d'Ivoire, M. Choï Young-jin, au siège de son parti, à Koumassi-Zone 4C.
Ses partisans, suite au mot d'ordre officiel lancé par M. Martin Sokoury Bohui , bloquent les opérations dans les centres d'enrôlement, s'emparent des valises techniques de Sagem, s'ils ne menacent pas les présumés "fils d'étrangers" qui veulent se faire identifier ou qui contrôlent en sourdine la plupart des centres d'identification pour le compte de partis membres du Rhdp. "C'est une fausse accusation totalement infondée. Moi- même, j'ai pris le temps de vérifier.
Les agents, aussi bien de la Sagem que de l'Ins et de l'Oni, ont été recrutés sur la base de critères transparents que nous avons ensemble arrêtés de façon consensuelle. Ils ne peuvent pas recruter en défaveur d'un parti ou d'un autre", a balayé du revers de la main Guillaume Soro.
Le "Front" l'a compris : il n'a aucun contrôle sur la machinerie de l'identification qui échappe totalement à tout contrôle partisan. Pour reprendre la main et dicter son rythme à cette opération, il ne lésine pas sur les moyens : pressions, accusations, intimidations, menaces Tout y passe.
Les enjeux sont de taille : enrôler 8 à 9 millions d'Ivoiriens pour la présidentielle du 30 novembre (?). Il est devenu évident que le Fpi ne croyait pas beaucoup en ce processus et en la capacité des opérateurs techniques à commencer l'identification et l'enrôlement dans les délais requis. Il a donc eu un retard à l'allumage, que les autres partis politiques ont utilisé à fond.
Leurs militants s'organisent dès les premières heures de l'aube pour prendre d'assaut les centres d'identification, ce qui selon toute vraisemblance, n'est pas le cas des militants du Fpi. Le Fpi veut donc rattraper son retard et joue sur deux tableaux: les menaces et les négociations occultes pour obtenir un sursis d'un ou deux mois pour permettre à ses militants de rattraper leur retard.
La bataille de l'électorat, s'annonce âpre. Rien n'est joué d'avance entre les trois grands partis politiques : Fpi, Pdci-Rda et Rdr. Chaque voix vaudra son pesant d'or. A ce niveau, il est convaincu que la campagne électorale ne fera pas bouger les lignes. En dépit de sondages que chaque camp présente et qui prophétise sa victoire, le parti d'Affi N'Guessan est obligé d'admettre que la configuration du paysage politique a changé en profondeur.
Processus mortel
L'enthousiasme des débuts de la Refondation a cédé le pas et une douce désillusion est entrain de s'installer. Les nombreux scandales et les batailles de clans à l'intérieur de l'appareil politique, n'y sont pas étrangers. Avec tous les filtres mis pour sécuriser le processus électoral : Cei, Sagem, Cnsi, certification par l'Onu rien n'est acquis d'avance. C'est pourquoi, le FPI a décidé d'agir en amont.En ressortant les recettes qui avaient parfaitement fonctionné sous Seydou Diarra et Charles K. Banny.
L'On se souvient qu'en juillet 2006, le président du Fpi, Pascal Affi N'Guessan, avait lancé un mot d'ordre mortifère à ses partisans en leur demandant de s'opposer "par tous les moyens" au démarrage des audiences foraines. Son appel sera entendu cinq sur cinq. Trois morts (Divo et Gd-Bassam) et plusieurs dizaines de blessés viendront concrétiser ce mot d'ordre.
Pourtant Charles Konan Banny himself avait assuré: "Toutes les dispositions sont prises ou envisagées pour que l'opération se déroule en toute sécurité, transparence et nous permette de lutter contre la fraude". Cela n'a pas rassuré le FPI, qui est entré en action.
Pour éviter une récidive, après la signature de l'Accord politique de Ouagadougou, lors de la seconde phase des opérations débutées le 25 septembre 2007, il aura fallu de longues séances de négociation au groupe de travail présidé par le Premier ministre Guillaume Soro pour parvenir à un consensus sur le mode opératoire et sur le mode de coopération des différents acteurs techniques de l'opération d'identification. Le ministre de l'Intérieur, on s'en souvient, avait tenté d'imposer ses vues et celles de son parti. Il voulait être le seul à choisir la structure devant produire les documents et titres électoraux. En évinçant le Premier ministre et les partis politiques de ce dossier, il aurait fait de bonnes affaires pour son parti et pour lui-même.
Le consensus a fait pièce à cette intention. Cela ne les a pas empêchés, sur le terrain, lors des audiences foraines, de mettre en place des "brigades de sécurité" pour intimider les requérants et les empêcher de se faire identifier. A ces brigades, ont répondu des comités de vigilance montés par les jeunes du Rhdp. Malgré quelques heurts, le processus des audiences foraines a pu être conduit à son terme, avec le succès que l'on connaît. Pour l'identification et l'enrôlement électoral, le Fpi lance l'opération "Inondation»" dans tout le pays. Des expéditions sont retirées aux pétitionnaires, notamment à Kong, tandis que les maires et sous-préfets sont sommés par une circulaire administrative de délivrer en masse des extraits d'actes de naissance à tout requérant ou groupe de requérants qui en fait la demande.
Un système d'identification apparemment parallèle qui a suscité l'émoi et conduit à une interpellation publique devant une instance comme la Cei. L'opération Inondation met en relief une chose: les militants du Fpi n'ont pas de papiers pour se faire enrôler et s'ils veulent gagner la présidentielle, Affi N'Guessan et ses hommes sont obligés de mettre la main à la poche pour les leur en fournir. Cette étape étant en passe d'être franchie, ils veulent maintenant que leurs militants restés en rade du train de l'identification, puissent le rattraper et y embarquer. C'est le sens de toute l'agitation de ces derniers jours.
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