La tenue de la conférence fondatrice de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) à Addis-Abeba en mai 1963 relevait d'un choix profondément symbolique.
Depuis longtemps, l'Éthiopie occupait une position à part dans la conscience politique du continent, non seulement parce qu'elle avait échappé à la domination coloniale, mais aussi parce qu'elle incarnait l'idée même de l'autodétermination africaine à une période où la majorité des peuples africains vivaient encore sous contrôle étranger.
Avant même que l'unité africaine ne prenne une forme institutionnelle, l'Éthiopie apparaissait comme un rare exemple de continuité étatique dans un continent morcelé par l'expansion impérialiste.
La victoire d'Adoua en 1896 n'a pas seulement garanti l'indépendance du pays ; elle a remis en cause le postulat colonial selon lequel l'Afrique pouvait être conquise et divisée sans opposition.
Suivez-nous sur WhatsApp | LinkedIn pour les derniers titres
Pour les figures du mouvement anticolonial et les intellectuels africains, tant sur le continent que dans la diaspora, l'Éthiopie est ainsi devenue un symbole tangible de résistance, démontrant que la souveraineté africaine pouvait être affirmée et protégée.
Du symbole à l'architecte institutionnel
Au début des années 1960, le continent africain traversait une phase de profondes mutations.
Les États récemment indépendants s'attelaient à la construction de leurs identités politiques tout en recherchant un cadre commun pour organiser la coopération continentale.
Dans ce contexte, l'impératif de l'unité s'imposait avec force, et Addis-Abeba offrait à la fois une légitimité historique reconnue et un environnement diplomatique propice.
L'empereur Haïlé Sélassié a joué un rôle déterminant en rassemblant des dirigeants aux orientations idéologiques parfois opposées, dont les divergences menaçaient de compromettre l'initiative.
Les clivages entre les blocs de Casablanca et de Monrovia ont exigé un travail diplomatique patient et rigoureux.
L'approche éthiopienne, fondée sur la recherche du consensus et la préservation de la cohésion, a permis de dépasser les rivalités au profit d'une vision commune.
La signature de la Charte de l'OUA, le 25 mai 1963, a formalisé des principes appelés à structurer durablement la diplomatie africaine, notamment le respect de la souveraineté, l'intégrité territoriale, la non-ingérence et la solidarité face au colonialisme et à l'apartheid.
L'Éthiopie ne s'est pas limitée à accueillir l'événement fondateur ; elle a assumé un engagement politique constant afin de garantir la stabilité, la crédibilité et la pérennité de l'organisation.
Dès lors, Addis-Abeba a dépassé son rôle de simple ville hôte pour s'imposer comme le centre névralgique de la diplomatie africaine, affirmant progressivement son statut de capitale politique du continent.
Engagement en faveur des luttes de libération et de la solidarité panafricaine
Durant les combats pour l'émancipation en Afrique australe, l'Éthiopie a apporté un appui diplomatique soutenu, un plaidoyer actif et un soutien politique constant aux mouvements anticoloniaux, notamment à travers les mécanismes de l'Organisation de l'unité africaine.
L'accession à l'indépendance de plusieurs États africains, ainsi que la fin du régime d'apartheid, ont été le fruit d'actions continentales coordonnées auxquelles l'Éthiopie a pris part de manière significative.
Cette implication s'est inscrite dans une démarche durable et institutionnalisée, consolidant la conviction que les défis du continent appellent des solutions élaborées et portées par les Africains eux-mêmes.
Ce principe est progressivement devenu l'un des fondements de la diplomatie africaine et un pilier de la solidarité continentale.
De l'Organisation de l'unité africaine à l'Union africaine
À l'aube du XXIe siècle, la mutation de l'Organisation de l'unité africaine en Union africaine, intervenue en 2002, a constitué un tournant majeur dans l'architecture de la gouvernance continentale.
Cette transition a permis l'instauration de mécanismes renforcés en matière de paix et de sécurité, d'intégration économique et de responsabilité politique, traduisant une ambition renouvelée pour une Afrique plus proactive et institutionnellement structurée.
L'Éthiopie a occupé une place centrale dans ce processus de transformation.
En accueillant le siège de l'Union africaine, ainsi que son complexe ultramoderne inauguré en 2012, le pays a réaffirmé son attachement historique au multilatéralisme africain.
Addis-Abeba demeure aujourd'hui l'épicentre politique des échanges continentaux, un espace où se forgent les grandes orientations stratégiques et les décisions déterminantes pour l'avenir du continent africain.
Engagement pour la paix et responsabilité régionale
Au-delà de son rôle d'hôte des institutions continentales, l'Éthiopie s'est imposée comme l'un des principaux contributeurs africains aux opérations de maintien de la paix menées par les Nations Unies et l'Union africaine.
Les forces éthiopiennes ont été déployées dans plusieurs théâtres sensibles, notamment en Somalie, au Soudan, au Soudan du Sud, dans la zone d'Abyei et dans d'autres contextes nécessitant des efforts de stabilisation.
Ces engagements traduisent une contribution concrète et soutenue à la paix et à la sécurité du continent.
Parallèlement, l'Éthiopie joue un rôle actif dans les initiatives diplomatiques au sein de la Corne de l'Afrique et des régions avoisinantes, partant du principe que la stabilité régionale constitue un pilier essentiel du développement et de la prospérité à l'échelle continentale.
Développement et quête d'autonomie africaine
L'engagement de l'Éthiopie à l'échelle continentale s'est également manifesté dans le domaine du développement économique.
Les priorités accordées aux infrastructures, aux énergies renouvelables, à l'industrialisation et à l'interconnexion électrique régionale s'inscrivent pleinement dans les ambitions africaines de transformation structurelle et de croissance durable.
Le Grand barrage de la Renaissance, largement financé par des ressources nationales, est souvent cité comme une illustration emblématique du développement porté par des capacités internes africaines.
Il alimente un débat plus large à l'échelle du continent sur la souveraineté économique, la mobilisation des ressources domestiques et les stratégies d'autofinancement comme fondements d'une indépendance durable.
Aujourd'hui, Addis-Abeba ne se limite pas à abriter la Commission de l'Union africaine ; elle accueille également la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique, ainsi qu'un large éventail d'institutions régionales.
La capitale éthiopienne demeure ainsi un carrefour stratégique pour les discussions sur l'intégration économique et commerciale du continent, notamment autour de la mise en oeuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
Un pilier durable de l'intégration continentale
L'histoire de l'Éthiopie a été marquée par de profondes mutations -- de la monarchie à la révolution, puis aux réformes et au renouveau. Malgré ces transformations internes, son engagement envers le projet continental africain est demeuré remarquablement constant. Depuis plus de soixante ans, Addis-Abeba offre un cadre de stabilité, de continuité et d'ancrage diplomatique à la coopération africaine.
L'Organisation de l'unité africaine, puis l'Union africaine, avaient besoin d'un centre politique fiable pour s'enraciner et évoluer. L'Éthiopie a assumé ce rôle avec constance et détermination.
Dans le récit de l'intégration africaine, l'Éthiopie s'est d'abord imposée comme une source d'inspiration par sa résistance historique, avant de devenir un refuge institutionnel où l'unité a pu se construire et se consolider. Elle a ainsi contribué à façonner la vision de la solidarité continentale et continue aujourd'hui d'accueillir l'espace où l'Afrique débat, décide et définit son avenir commun.
Conclusion
Dans les jours à venir, Addis-Abeba s'apprête une nouvelle fois à accueillir les dirigeants africains à l'occasion des réunions de l'Union africaine, consacrées à des priorités majeures telles que la coopération sur les ressources en eau dans le cadre de l'Agenda 2063. L'attention portée à la durabilité de l'eau, à la gouvernance et à la résilience climatique souligne la nécessité pressante de réponses africaines concertées face à des défis partagés.
Le choix d'Addis-Abeba comme cadre de ces échanges illustre une continuité historique. Depuis des décennies, l'Éthiopie offre l'espace diplomatique où se définissent et s'affinent les grandes orientations continentales.
L'engagement du pays en faveur des énergies renouvelables et de l'interconnexion électrique régionale s'inscrit pleinement dans cette dynamique. En renforçant les réseaux transfrontaliers et en soutenant les marchés énergétiques régionaux, l'Éthiopie oeuvre à faire de la sécurité énergétique un pilier de l'intégration africaine.
Alors que le continent est confronté à des enjeux cruciaux liés à l'eau, à l'énergie et au climat, Addis-Abeba se retrouve, une fois encore, au coeur des débats continentaux -- un lieu où l'Afrique réfléchit collectivement et façonne son avenir commun.